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Éditorial de Mireille HADAS-LEBEL

Hommage à René-Samuel Sirat (1930-2023). De l'université au dialogue interreligieux: un homme d'ouverture

Au delà de la fonction de grand-rabbin pour laquelle il est principalement connu je voudrais mettre l'accent sur deux aspects de l'homme d'ouverture que fut René Samuel Sirat : l'universitaire et l'homme du dialogue inter-religieux. Il fut d'abord pour moi, qui ai été associée à sa carrière universitaire de très près, le restaurateur des études hébraïques en France.

Mes souvenirs remontent à ses premières années d’enseignement de l’hébreu, au sein d’une institution qui ne s’appelait pas encore INALCO mais déjà Langues’O ou École nationale des langues orientales vivantes.

Dans cette école, créée par la Convention en 1795, pour les besoins de la diplomatie et du commerce, les principales langues représentées avaient été à l’origine le turc, le persan et l’arabe. Nulle place à l’hébreu dans cet Orient reconstitué. Il était au mieux réservé au Collège de France parmi les langues mortes. Pour Ernest Renan, comme pour ses prédécesseurs à sa chaire, seul comptait l’hébreu biblique et les Juifs avaient survécu à l’état de ‘’squelettes vivants’’ pour le transmettre. C’est à partir de l’année 1936 que les autorités françaises prirent acte de la résurrection de cette langue antique sur la terre qui l'avait vu naître et instaurèrent un cours d’hébreu moderne, vite interrompu par la guerre.

Le jeune rabbin René Sirat, aumônier de la jeunesse, prit ses fonctions comme répétiteur d’hébreu en 1958, auprès d’un hébraïsant et yiddishisant d’origine roumaine, Mendel Horovitz. Je revois ce petit amphithéâtre au 2 rue de Lille, situé au rez-de-chaussée à droite au fond de l’entrée, ces gradins garnis d’une dizaine ou quinzaine d’étudiants, -ou d’ailleurs majoritairement d’auditeurs libres-, de tous âges et toutes origines : au premier rang Haïm Vidal Sephiha qui, après l’horreur des camps, faisait un retour à sa langue maternelle, le judéo-espagnol, une sœur de Sion appelée à rejoindre un couvent en Israël, une grand -mère qui voulait apprendre la langue de ses petits enfants, quatre ou cinq jeunes étudiants dont Raphaël Hadas-Lebel qui avait déjà une large avance sur tous. Il y avait deux séances par semaine, le lundi et le mercredi matin. Très ponctuellement, le jeune répétiteur, timide et rougissant, arrivait quand la leçon du chargé de cours s’achevait. Il était salué d’un tonitruant : ‘’Bonjour Monsieur Sirat !’’ prononcé avec un fort accent roumain. Alors commençait la ‘’répétition’’ qui consistait de fait en un cours de thème. Les textes à traduire n’étaient pas faciles et l’on sortait émerveillé des trouvailles linguistiques du traducteur en chef. Tel fut le scénario hebdomadaire de novembre 1960 à juin 1962. Je ne me souviens que d’une seule absence de René Sirat. C’était en janvier 1962. Il revint la semaine d’après portant les signes d’un grand deuil : il venait d’enterrer à Bône son frère victime d’un attentat. Je ne pensais plus le revoir aux Langues O’, d’autant que mon agrégation, obtenue la même année 1963 que le diplôme d'hébreu, m’appelait à enseigner le français, le latin et le grec.

C’était sans compter avec les répercussions de l’Histoire sur les destinées individuelles. Au lendemain de la guerre des Six Jours, René Sirat, élu depuis peu à la chaire d’hébreu moderne, comprit tout de suite que l’enseignement de l’hébreu allait en ressentir les effets. À cette chaire étaient déjà associés un cours d’histoire des Juifs et d’Israël confié à la charismatique Lilly Scherr, et un cours de yiddish confié en 1962 à Alex Derczansky. Pour l’hébreu, un répétiteur venu désormais d’Israël n’était plus suffisant. C’est ainsi que me fut offert un poste de maître-assistant dès février 1968, suivi neuf ans plus tard d’un poste de professeur.

Une fois qu’il avait choisi les membres de son équipe – et celle-ci ne fit que s’accroître au fil du temps-, René Sirat lui faisait une entière confiance, obligeant chacun à se dépasser lui-même. Pour donner plus d’éclat à l’enseignement de l’hébreu, il invitait des sommités parmi les linguistes israéliens, tels Haïm Rosen, Haïm Rabin et plus tard, Shlomo Morag, David Téné, Moshé Bar Asher. Après leur passage, il fallait prendre la relève et l’on se sentait obligés de s’y mettre pour répondre à sa confiance.

René Sirat voyait toujours plus loin, puis encore plus loin. Il fallait accorder à l’hébreu sa place dans le concert des langues enseignées dans l’école française. Nommé chargé de mission d’inspection générale, René Sirat n’a cessé de développer l’enseignement de l’hébreu dans les établissements secondaires. Pour faire respecter cette langue, il lui fallait des maîtres dotés de titres égaux à ceux des autres langues. Ainsi furent créés à la demande de René Sirat un Capes d’hébreu (1973) puis une agrégation. Le jury comprenait à différentes époques les meilleurs spécialistes des universités et du collège de France (G. Vajda, A. Caquot, V. Nikiprowetzky). Les programmes établis par René Sirat étaient très exigeants. Il fallait se préparer aussi bien à des épreuves de Bible, de Talmud, d’hébreu médiéval que de poésie de la Haskala ou de romans modernes. René Sirat se tenait en effet très au courant de la littérature hébraïque contemporaine, prose et poésie. Je me souviens l’avoir rencontré à l’Université de Jérusalem tenant à la main un petit livre mauve illustré d’un chat sur la couverture : "Vous connaissez ? C’est un roman qui vient de sortir, Michaël sheli d’Amoz Oz". Il s’appliquait à faire connaître tous les talents du jeune État d’Israël : c’est par lui que Oz, Yehoshua, Appelfeld, qui représentaient alors la nouvelle vague du roman, ont commencé à être lus avant d’être traduits par d’anciens étudiants. Les membres du jury étaient amenés à le suivre dans ses découvertes littéraires. C’est ainsi que le bibliste protestant André Caquot avait toujours dans sa poche tel ou tel roman récent qu’il lisait dans le métro.

Alors qu’il aurait pu céder à la facilité en enseignant la Bible ou le Talmud, ce que l’on aurait attendu d’un rabbin, René Sirat s’en gardait bien, mais il se rattrapait en analysant le style des œuvres contemporaines où il savait retrouver un savant mélange de diverses couches linguistiques, d’où sa prédilection pour S. Y. Agnon qui se prête parfaitement à ce type d’analyse.

La réputation de l’INALCO avait commencé à se répandre après les années chaotiques de 1968-70. Malgré l’éloignement du centre de Paris, les étudiants affluaient à Asnières puis à partir de 1974 à Clichy où allait rester jusqu’en 2011 le département d’études hébraïques et juives, après des dizaines de projets sans suite pour loger tout l’INALCO.

C’est à l’automne 1981 que René-Samuel Sirat fut élu grand rabbin de France à la difficile succession du grand rabbin Kaplan. Quelques mois plus tôt, Jean-Marie Lustiger avait été nommé archevêque de Paris. Une plaisanterie se répandit, partie, semble-t-il de cercles juifs : ‘’Savez-vous pourquoi René-Samuel Sirat a été choisi ? Comme il y avait un ashkénaze archevêque, on a pris un sépharade au grand rabbinat’’. René Sirat était en effet le premier rabbin né en Afrique du Nord qui représentait l’ensemble du judaïsme français.

Ses relations avec Jean-Marie Lustiger furent d’abord teintées de méfiance : un chrétien qui continuait à se dire juif était à ses yeux choquant. Cela n’allait-il pas créer une confusion dans les esprits ? Se dire juif parce que chrétien, n’était-ce pas du prosélytisme voilé ? Sa nature bienveillante ne tarda pas à reprendre le dessus quand il comprit que le cardinal était un orphelin qui pleurait sa mère déportée.

De fait, René Sirat avait toujours été en faveur du dialogue interreligieux. Il s’était inscrit à l’AJCF dès son arrivée au séminaire israélite. Les principes de cette association, repris dans chaque numéro de la revue Sens, correspondaient très exactement à sa vision d’un dialogue fraternel sans syncrétisme ni prosélytisme, dans un total respect réciproque. Devenue une figure nationale, il fut vite internationalement reconnu comme un acteur majeur du dialogue entre les religions monothéistes et participa pendant et après son mandat à un nombre de rencontres qu’on ne saurait énumérer.

L’affaire du Carmel d’Auschwitz montra ses qualités de médiateur aux côtés du Cardinal Decourtray en 1984 et dans les années qui suivirent. Il continua de représenter la voix du judaïsme encore après le temps de son mandat. Ainsi en 1992 à Porto, lors d’une cérémonie de repentance pour l’expulsion des Juifs du Portugal menée par le patriarche catholique de Lisbonne. Il fut aussi souvent le conférencier invité de la communauté de Sant’ Egidio dont il partageait pleinement la volonté de dialogue entre les religions. L’un de ses grands souvenirs qu’il aimait raconter fut sa rencontre avec le Pape Jean-Paul II auprès du Mur occidental à Jérusalem.

Profondément pacifiste, il chercha aussi à promouvoir la paix avec le monde musulman. Non seulement il entretint d’excellentes relations avec le recteur de la mosquée de Paris, Hamza, puis Dalil Boubakeur, mais encore ses efforts en faveur de la paix furent reconnus par le Roi du Maroc qui l’accueillit à Ifrane et le Prince Hassan de Jordanie qui l’invita à Aman.

Les honneurs de plus en plus nombreux ne lui firent pas oublier sa vocation d’enseigner ni changer son train de vie. Jusqu’à sa retraite, en 1996, il garda une partie de ses cours aux Langues O’. Par la suite, il put se consacrer davantage aux instituts qu’il avait créés, au Centre communautaire de Paris, ou en province, à Troyes, avec l’Institut Rachi, ou à Montpellier, avec l’Institut Maïmonide, deux foyers de la culture juive médiévale.

À Paris, comme à Jérusalem où il s’installa en 2013, il vivait simplement dans le cercle de sa famille et des nombreux visiteurs. À mesure que sa santé s’affaiblissait, il lui devenait de plus en plus difficile de se rendre à la synagogue toute proche pour les trois prières quotidiennes. Lors de ma dernière visite en septembre 2022 dans son modeste appartement du ‘’quartier grec’’, c’était la seule chose dont il se plaignait.

Je crois pouvoir dire qu’au cours de sa vie, il avait pleinement réalisé ce modèle que prône un des plus anciens passages des chapitres des Pères (Pirqé Avot) : « Sois un disciple d’Aaron qui aimait la paix et recherchait la paix, qui aimait les créatures et les rapprochait de la Torah ».

Mireille HADAS-LEBEL, Professeur émérite de l'Université Paris-Sorbonne et Présidente de l'Institut Maïmonide.

Avec le soutien de la Fondation Jacques et Jacqueline Lévy-Willard, sous l’égide de la Fondation du Judaïsme français. Remerciements à JGuideEurope.