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"Les communautés juives portugaises de l’Atlantique" par l'universitaire Patrice Sanguy

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Juifs p

Les Conférences des Tibbonides

Jeudi 2 mai 2019 - 20h - Salle Pétrarque - Entrée libre

"Les communautés juives portugaises de l’Atlantique (XVIe-XIXe siècles)"

par Patrice SANGUY, Maître de conférences (e.r.) à l'université Paris-Dauphine.

 « Comme on le sait, la fin du XVe siècle est marquée dans la péninsule ibérique par trois événements majeurs : Premièrement, la fin de la Reconquista; deuxièmement, le début de l’expansion espagnole et portugaise outre-mer; et, troisièmement, une entreprise d'unification ethnique et religieuse de grande envergure se traduisant par le bannissement ou la conversion forcée des populations minoritaires (juifs et musulmans). Comme on le sait également, un nombre considérable de juifs péninsulaires choisit, dans des conditions dramatiques, d’aller vivre sa foi dans les pays musulmans du pourtour méditerranéen où l’exercice des religions non-musulmanes (judaïsme, christianisme, zoroastrisme etc.) est toléré sous condition de ‘dhimmitude’. L’usage a conservé à cette branche de l’antique judaïsme ibérique le nom de Séfarad qui désignait en hébreu leur pays d’origine. Tout autre est la situation de ceux, bien moins nombreux, qui vont chercher un refuge dans des pays chrétiens d’où ils étaient pourtant bannis officiellement depuis le Moyen-Age. C’est le cas de certains de ceux qui fuient l'Espagne et le Portugal, ou encore de ceux qui, restés sujets portugais ou espagnols, et pratiquant extérieurement le catholicisme, émigrent vers les nouvelles possessions d’outre-mer où ils croient pouvoir passer plus facilement inaperçus. Anonymat qui s’avérera bien souvent illusoire et conduira nombre d'entre eux à repartir pour des pays plus sûrs. Ces derniers rejoignent alors, eux aussi,  ces petites communautés au statut ambigu qui se sont constituées avec, l'assentiment du pouvoir, dans des pays comme la France, les Pays-Bas et l’Angleterre, et même certaines de leurs colonies en Amérique du sud et dans les Antilles. En effet, étant en conflit avec l’Espagne, la France, les Pays-Bas et l'Angleterre ont fait le choix de recevoir des réfugiés dont la loyauté était assurée et dont elles espéraient qu’ils allaient dynamiser le commerce local. Pour cela les autorités n’hésitent pas à fermer les yeux sur la véritable identité religieuse de ces émigrés et, si nécessaire sur leurs origines espagnoles,  en les désignant sous le nom de ‘marchands portugais’ ou, tout simplement, de 'Portugais' dénomination que ceux-ci finiront par reprendre à leur compte. Dans cet aperçu de l’histoire des communautés dites portugaises, on s'intéressera plus particulièrement, à  quelques-uns des facteurs qui fondent selon nous leur originalité. Tout d’abord l’intensité des échanges cultuels, culturels, commerciaux et matrimoniaux qu’elles entretiennent pendant plus de trois siècles. On soulignera ensuite le rôle majeur que tient dans la vie de ces petits groupes l’accueil des crypto-juifs ou marranes, qui, comme on l’a dit plus haut, ne cessent, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, de fuir les persécutions des Inquisitions espagnole et portugaise, et paradoxalement peut-être, maintiennent par là-même un contact vivant et un lien fort avec la culture et la langue des pays ibériques, tout spécialement et, aussi curieux que cela puisse paraître,  plutôt au profit de la langue espagnole que du portugais. Enfin, on fera remarquer qu'il ne faut pas surestimer la différence entre la tolérance,  certes réelle, des pays protestants, Angleterre et Pays-Bas notamment, et celle pratiquée par le royaume de France à l’égard des 'nations portugaises' cantonnées dans le sud-ouest du pays. On reste, en effet, toujours loin d’une égalité des droits civils et politique qui ne sera reconnue qu’au cours du XIXe siècle et à des dates et suivant des modalités très variables selon les pays concernés. Emancipation qui sonnera le glas de ces communautés qui disparaîtront dès lors, pour l’essentiel, sous les effets conjugués et contradictoires de l’assimilation et de l’intégration au judaïsme occidental pour n'être plus qu'un objet d'histoire ou de mémoire. »

Né en 1943, après des études d’anglais et d’anthropologie à Montpellier, agrégé de langue et littérature anglaises, il enseigne une quarantaine d’années à Paris. Maître de conférences hors-classe (e. r .) à l’Université Paris-Dauphine et ex-coordinateur du groupe de recherches « Europes anglophones » rattaché au laboratoire CICLaS de l’université Paris-Dauphine, Patrice SANGUY, civilisationniste, a enseigné les Civilisations de la Grande-Bretagne et des anciennes colonies britanniques, ainsi que l’Histoire culturelle de l’Europe.